Pierre Maudet au centre de l'attention: Fabienne Fischer peut aisément mesurer l'ampleur de son défi à venir | Keystone-ATS / Martial Trezzini

Faire gagner Pierre Maudet ou la gauche, le dilemme de la droite genevoise

Pierre Maudet est en passe de réussir son pari jugé par beaucoup comme fou. Mais lui semblait convaincu que son destin politique n'était pas terminé.

C’est officiel. A Genève, on peut mentir aux institutions, soustraire des revenus au fisc, être condamné pour acceptation d’un avantage, mener une guérilla contre ses propres collègues et néanmoins conserver la confiance du peuple. Candidat indépendant à sa propre succession, Pierre Maudet a réussi son pari en se hissant à la deuxième place lors du premier tour de l’élection complémentaire au Conseil d’État, avec 22,84%. Il se situe à distance respectable de la verte Fabienne Fischer, qui ne parvient pas à franchir la barre de 30% (29,5%), malgré l’unité affichée par la gauche.

Bataille à droite. Mais pour Pierre Maudet, l’essentiel était de remporter la bataille à droite. Il inflige un camouflet à son ancien parti, le PLR, allié au parti démocrate-chrétien, qui ne recueille que 15,71% des suffrages. Son candidat Cyril Aellen a immédiatement reconnu sa défaite et confirmé qu’il ne se présenterait pas au second tour, comme il l’avait promis. Il ne devance que très légèrement l’UDC Yves Nidegger, qui réalise un bon score, avec 13,41%. Le vert-libéral Michel Matter flirte quant à lui avec 10% des voix.

Triomphant, le sourire jusqu’aux oreilles, Pierre Maudet a rejoint, dimanche après-midi, le plateau de Léman Bleu «comme un prince», en retard, et en est «reparti comme un roi», en avance, ainsi que l’a résumé Francisco Valentin, président du MCG. Ou «comme une rock-star», selon le constat amer de Cyril Aellen. Lui-même a concédé que cette élection s’est muée en «référendum pour ou contre Pierre Maudet».

«Moins seul». Il était au centre de ce scrutin depuis l’annonce de sa démission, en octobre dernier, survenue alors que le Conseil d’État venait de le priver de tout dicastère. Malgré tout, Pierre Maudet a continué de croire qu’il pouvait susciter l’adhésion. Et s’il a tout de même perdu 28% de l’électorat qui l’avait plébiscité en 2018, son résultat demeure exceptionnel pour un candidat sans parti, sans département, cloué au pilori par la presse et l’essentiel du personnel politique. «Je me sens un peu moins seul, mais toujours indépendant», a-t-il ironisé.

Sa victoire est d’autant plus saillante que le taux de participation avoisine 50%, soit 15% de plus qu’il y a trois ans. Est-ce parce que ce «référendum» a passionné les foules? A-t-il su faire voter des personnes qui d’ordinaire ne se donnent pas cette peine? Ou est-ce dû à la concomitance avec les votations fédérales et cantonales? Il est trop tôt pour le dire.

Labour. Quoi qu’il en soit, Pierre Maudet a administré une leçon politique à ses adversaires. Quand Fabienne Fischer a axé son programme sur l’environnement et Cyril Aellen sur le respect des institutions, lui a mené une campagne exclusivement orientée sur le terrain de la crise économique et sociale. A l’image de Donald Trump qui avait su capter le ressentiment des «cols bleus» du Midwest, le Genevois a labouré le canton, composant son propre terreau électoral en partant à la conquête de ceux qui se sentent abandonnés par les autorités: les petits entrepreneurs, les indépendants, qu’ils soient restaurateurs ou coiffeurs.

Boycott des médias. En habile stratège, Pierre Maudet a bousculé les codes. L’ancienne bête médiatique a décliné l’essentiel des demandes d’interviews, qui ne pouvaient que lui nuire. D’ailleurs, l’opinion des éditorialistes ne constituait pas un enjeu. Ses fidèles partisans lui étaient acquis quoi qu’il fasse, ses pourfendeurs ne l’éliraient pour rien au monde; il restait donc à convaincre le ventre mou de l’électorat. Pierre Maudet s’est concentré sur les réseaux sociaux, en contact direct avec la population. Ses permanences itinérantes, prodiguant conseils aux entrepreneurs en difficulté face à des aides qui ont tardé à être débloquées, ont répondu à une attente. Il a offert de l’écoute, à défaut d’un soutien sonnant et trébuchant.

En ce sens, la leçon de ce scrutin est claire: cette crise majeure constitue la principale préoccupation des Genevois. D’ailleurs, ceux-ci ont accepté, ce même dimanche, une indemnité de 15 millions de francs en faveur des travailleurs ne bénéficiant d’aucune aide, notamment les sans-papiers. Ce vote constitue un revers pour la droite, quand bien même celle-ci a recueilli plus de deux tiers des voix dans cette élection au Conseil d’État.

Le choix de la droite. La droite est désormais confrontée à un dilemme: faut-il privilégier l’idéologie aux institutions, quitte à renier les beaux discours sur l’importance de la probité en politique? Les réponses surviendront dans les prochaines 48 heures, mais les indicateurs semblent au vert pour Pierre Maudet.

Le PLR ne présentera probablement pas de candidat et son président, Bertrand Reich, a déclaré qu’il n’appellerait pas à voter Fabienne Fischer. Sans donner de mot d’ordre à ce stade, Yves Nidegger a dit qu’il fallait éviter la «bolchévisation du canton» qui se produirait, selon lui, si le Conseil d’Etat devenait majoritairement de gauche. Avec ses 10%, Michel Matter est aussi en mesure de peser.

En fin de compte, la droite ne devrait perdre que si elle partait divisée au second tour face à la verte Fabienne Fischer. Laquelle, à moins d’un sursaut anti-Maudet, ne paraît pas en mesure d’élargir significativement son électorat, même si elle devrait bénéficier des 5% de voix obtenues par le candidat du parti du travail, Morten Gisselbaek.

Ambiance au Conseil d’État. Cette élection constitue aussi une défaite pour le Conseil d’État, comme l’a relevé la démocrate-chrétienne Delphine Bachmann. Plusieurs membres du collège ont pris position durant cette élection, non pas pour soutenir l’un ou l’autre des candidats, mais pour témoigner des difficultés qu’ont constituées les affaires Maudet depuis le début de la législature. Mensonges répétés, ruptures de collégialité et image ternie de Genève au niveau national et international n’ont manifestement pas dissuadé les citoyens de lui redonner la possibilité de rejoindre la Tour Baudet. Si ce scénario se concrétise le 28 mars, il faudra bien trouver un moyen de gouverner ensemble jusqu’en 2023. Car le peuple aurait alors absout Pierre Maudet.